Le prêtre mêle l'eau au vin

Dix petits grains de messe – 4 – Deus qui humanae


Le prêtre mêle l'eau au vin
Le prêtre mêle l’eau au vin

4 – Deus, qui humanae

« Deus, humanae substantiae dignitatem mirabiliter condidisti, et mirabilius reformasti »

« Vous avez, au commencement,
Créé l’homme admirablement,
Et renouvelé sa grandeur
Qu’aux doux mots du serpent maudit
Dans sa déraison il perdit,
Plus admirablement, Seigneur. »

Voilà le début de la deuxième prière du commun de l’Offertoire. J’aime tellement cette prière que c’est la seule de l’Offertoire que je tiens à dire lorsque je suis occupé par la chorale ou lorsque mes enfants m’empêchent de suivre. Il ne m’a pas semblé nécessaire de la mettre dans son intégralité : ces premiers mots, me semblent-ils, contiennent déjà en germe tout le reste.

Qu’y a-t-il d’admirable dans ces quelques mots ? Une immense profondeur dans une expression très concise : imaginez un océan dans un dé à coudre, ou bien, pour ceux qui ont l’esprit scientifique, pensez à un trou noir, qui contient une énorme quantité de matière dans un tout petit volume ; ou bien encore pensez à une hostie, si petite, qui contient l’infini de Dieu. Telle est l’impression qui se dégage de cette courte prière.

Que Vos œuvres sont admirables, Seigneur ! Qui ne resterait muet d’admiration devant la beauté de la création, devant l’admirable ordonnancement de toutes choses, depuis les galaxies et les planètes jusqu’aux plus infimes atomes ? Qui resterait insensible à la douceur du printemps, à la beauté des fleurs, à la majesté des arbres, à l’apparence des animaux ? Les païens ont chanté la beauté du monde ; les athées même, dans leur obscure folie, peuvent le reconnaître s’ils n’ont pas perdu tout sens commun ; le Chrétien, lui, n’ignore pas d’où viennent toutes ces choses, et loue le Créateur en admirant la créature.

Andrea Pisano - Création d'Adam
Andrea Pisano – Création d’Adam

Or, de tout l’univers visible, rien n’est comparable à l’homme. La raison nous dit qu’il a été fait roi du monde ; la foi nous enseigne qu’il fut fait à l’image de Dieu. Dieu nous donna un corps, comme aux plantes et aux bêtes, qu’Il unit à une âme, âme qui subsistera au-delà de la consommation des siècles et jamais ne disparaîtra. C’est cette admirable union du corps et de l’homme qui fait dire à l’auteur de cette oraison1 : mirabiliter, d’une manière admirable.

Rien, semble-t-il, n’est plus admirable que la création de l’homme, mais il y a plus important encore : c’est la Rédemption. Le latin exprime cette supériorité de la Rédemption avec seulement deux mots : mirabilius reformasti. On ne saurait être plus laconique et utiliser moins de mots pour dire davantage. Dom Guéranger n’est d’ailleurs pas insensible à la beauté de la langue car il écrit :

« il est facile de voir qu’à l’époque où elle fut composée, l’on savait encore parler le latin.2 »

Ce n’est pas très aimable pour les auteurs latins des siècles suivants, qui ont composé des merveilles, mais c’est aussi tout à l’honneur de cette oraison dont on ne saurait nier la grande qualité littéraire : il est clair que l’auteur a su manier le génie propre de la langue latine.

Ma paraphrase rend assez mal cette concision du latin, mais j’ai préféré expliciter ce qui était sous-entendu dans le texte original : la chute de l’homme. La rédemption, en effet, ne peut se comprendre que si l’homme est d’abord tombé.

« Cet homme est déchu de sa noblesse et de la dignité de son état par sa désobéissance, écrit l’abbé Lebrun, commentant justement ce passage. Son corps et son esprit, loin d’entretenir un accord mutuel entre eux et avec Dieu, ont été dans des soulèvements continuels.3 »

Rubens - Le péché originel
Rubens – Le péché originel

Tel était l’état de l’homme durant tout l’Ancien Testament, et l’on voit que, s’il ne s’agissait que de réparer les dégâts précédents, s’il ne s’était agi que de rendre à l’homme sa grandeur passée, la Rédemption aurait déjà été une grande chose.

Le Seigneur n’a pas voulu seulement cela : il a voulu quelque chose de différent et de plus grand4. De même qu’Il créa l’homme en unissant l’esprit à la matière, mélange admirable dont la simple pensée, si elle ne nous était pas si familière et comme usée, devrait déjà nous frapper de stupéfaction, Dieu a racheté l’homme en unissant la nature de la créature à la Sienne5, Il a lié l’infini et le fini. C’est ce qui fait dire au chant de l’Exultet, que le diacre nous fait entendre à Pâques :

« O felix culpa, quae talem ac tantum habere meruit Redemptorem. »

Heureux péché, heureux malheur,
Qui nous vaut un tel Rédempteur !

C’est cette participation à la vie divine que représente le mélange du vin, le Christ, et de la goutte d’eau, l’humanité, geste qu’accomplit le prêtre justement en disant cette prière. Le reste du texte, d’ailleurs, commente ce geste mais, au fond, tout était déjà dit dans les premiers mots : il ne fallait plus qu’expliciter.

Notre-Dame de Paris - Tympan du Jugement dernier - CC Thomon
Notre-Dame de Paris – Tympan du Jugement dernier – CC Thomon

Enfin, cette prière est une excellente leçon d’histoire, dont il faut saluer encore une fois la précision. D’histoire ? me direz-vous ? Il s’agirait plus de mythologie, dirait un esprit taquin. Eh bien, de mythologie si l’on veut ; mais quand un mythe est vrai, il se confond avec l’histoire. Or, ce sont les trois plus importants événements de l’histoire qui se trouvent réunis ici : la création, le péché originel (en creux), et la rédemption. Ce dernier événement, troisième dans l’ordre chronologique, est aussi le premier par l’importance. Notez qu’il en manque encore un, présent devant les yeux divins, mais dont le temps n’est pas encore venu : c’est le Jugement dernier. Je tenais à montrer tout cela car, comme l’écrit le Père Calmel dans sa Théologie de l’histoire, que je vous recommande très vivement :

« Pour ce qui est de l’histoire, on nous dit de moins en moins qu’elle est dominée par trois événements […] dont aucun ne doit être laissé dans l’ombre, car chacun des trois est indispensable à une explication juste : la création ex nihilo, le péché originel, la rédemption par le Fils de Dieu né de la Vierge Marie. Si l’on considère ces événements historiques qui sont hors de commune mesure avec les autres et qui les dominent tous, on saisit alors que le péché et le diable sont à l’œuvre, mais aussi qu’ils sont désormais vaincus, que le Seigneur en triomphera par sa croix (et par la nôtre unie à la sienne). Cependant, ce triomphe se situe au cœur même de la lutte et pas encore dans sa suppression. Cette suppression est différée dans le siècle à venir après la défaite de l’Antéchrist et le jugement dernier.6 »

1D’origine illyrienne, c’est-à-dire correspondant à peu près à la côte de l’ex-Yougoslavie, d’après l’abbé Lebrun, qui pense qu’elle est du dixième siècle (p. 274).

2Dom Guéragner, op. cité, section « Offertoire ».

3Abbé Lebrun, op. cité, pp. 274-275.

4Tolkien exprime admirablement cette idée, à sa manière, dans son « Commentaire à l’Athrabeth Finrod ah Andreth », lorsqu’il écrit : « Il voit alors les Hommes comme des agents de la ‘reconstruction’ d’Arda (le monde), non seulement en réparant la destruction ou les maux forgés par Melkor (Satan), mais encore en bâtissant un troisième monde, ‘Arda rebâti’ – car Eru (Dieu) ne se contente jamais de défaire le passé, mais fait venir à l’existence quelque chose de nouveau, de plus riche que le ‘premier dessein’. » The History of Middle-Earth, volume 10, Morgoth’s ring, p. 333. La traduction et les notes entre parenthèses sont de ma main ; ce volume n’a jamais été traduit dans notre langue. Nous reparlerons sur ce blogue du dialogue admirable que commentent ces quelques lignes et qui sont en rapport direct avec la Rédemption.

5On trouve une semblable idée dans la préface de l’Épiphanie : « Quia, cum Unigénitus tuus in substántia nostræ mortalitatis appáruit, nova nos immortalitátis suæ luce reparávit. » http://www.introibo.fr/Preface-de-l-Epiphanie

6Père Calmel, Théologie de l’histoire, p. 13. Je n’ai qu’une version numérique peu fiable de cet ouvrage. Si un lecteur pouvait me fournir une référence plus sûre, je lui en saurai gré.

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L'élévation de la Croix - Rubens

Deuxième Dimanche de Carême – Secrète


Secreta.
Sacrifíciis præséntibus, Dómine, quǽsumus, inténde placátus : ut et devotióni nostræ profíciant et salúti. Per Dóminum.

L'élévation de la Croix - Rubens
L’élévation de la Croix – Rubens

Que Votre œil bienveillant daigne agréer l’offrande
Non de l’homme, vil et vain,
Mais de Votre Fils divin.

Que Votre œil satisfait par cette oblation rende
Les cœurs des fidèles pieux
Et les guide jusqu’aux Cieux.

La Vierge l'Enfant entourée des Saints Innocents - Pierre-Paul Rubens

De la Sainte Vierge le samedi – Communion (après la Trinité)


Ant. ad Communionem.
Beáta viscera Maríæ Vírginis, quæ portavérunt ætérni Patris Fílium.

La Vierge l'Enfant entourée des Saints Innocents - Pierre-Paul Rubens
La Vierge l’Enfant entourée des Saints Innocents – Pierre-Paul Rubens

Si notre chair est putréfiée
Depuis que l’homme s’est confié
Aux abominables écailles
Du serpent pour jamais proscrit,
Bienheureuses sont vos entrailles
Immaculée Vierge Marie !

Du venin de notre nature,
Le Seigneur les a gardées pures ;
Son triple et lumineux faisceau
Descendit dans votre matrice,
Et fit de vous l’alme vaisseau
De nul autre que de Son Fils.

Saint Bonaventure - Rubens

Saint Bonaventure – Communion


Ant. ad Communionem. Luc. 12, 42.
Fidélis servus et prudens, quem constítuit dóminus super famíliam suam : ut det illis in témpore trítici mensúram.

Saint Bonaventure - Rubens
Saint Bonaventure – Rubens

Gloire au serviteur prudent et fidèle
Sous qui le Seigneur mit Sa maisonnée ;
Il fut dans sa vie un ange pour elle,
Au retour du Maître il fut couronné.

Car il était sage et plein de patience,
Faisait la récolte avec un grand soin,
Et même vieillard plantait ses semences,
Donnant à chacun selon son besoin.

La Vierge l'Enfant entourée des Saints Innocents - Pierre-Paul Rubens

Messe de la Sainte Vierge au Samedi – Temps Pascal – Collecte (Terza rima)


Oratio.
Concéde nos fámulos tuos, quǽsumus, Dómine Deus, perpétua mentis et córporis sanitáte gaudére : et, gloriósa beátæ Maríæ semper Vírginis intercessióne, a præsénti liberári tristítia et ætérna pérfrui lætítia. Per Dóminum.

Accordez Vos bienfaits à tous ceux qui Vous voient
D’une pupille crucifère,
Et cherchent, chaque jour, à marcher sur Vos voies,

Que Votre main, Seigneur, ô notre Dieu, confère
La vie à nos faibles esprits,
Et que le bien du corps aussi nous soit offert.

Oh, que l’intercession de la Vierge Marie,
L’immaculée pleine de gloire,
Soit celle d’une mère envers son Fils chéri.

Vierge, libérez-nous de la tristesse noire
Qui nous accable quelquefois,
Et donnez-nous plutôt, et sans cesse, l’espoir

De jouir, à notre mort, de l’éternelle joie.

Les saintes femmes au Sépulcre - Rubens

Lundi de Pâques – Offertoire


Ant. ad Offertorium. Matth. 28, 2, 5 et 6.
Angelus Dómini descéndit de cælo, et dixit muliéribus : Quem quǽritis, surréxit, sicut dixit, allelúia.

L’ange de Dieu descend du ciel
Et dit aux femmes éplorées :
« Celui qu’après Sa mort cruelle
On a dans ces lieux enterré,
N’est plus ici : comme l’aurore
Qui, le matin, défait la nuit,
Il a triomphé de la mort,
Il s’est relevé aujourd’hui !
On n’avait pas voulu Le croire
En entendant Sa prédiction :
Mais voici qu’à présent Sa gloire
Éclate au-dessus des nations. »

La Vierge l'Enfant entourée des Saints Innocents - Pierre-Paul Rubens

Saints Innocents – Collecte


Oratio.
Deus, cuius hodierna die præcónium Innocéntes Mártyres non loquéndo, sed moriéndo conféssi sunt : ómnia in nobis vitiórum mala mortífica ; ut fidem tuam, quam lingua nostra lóquitur, étiam móribus vita fateátur. Per Dóminum.

Ils ont glorifié Dieu, ces martyrs innocents,
Non par leurs faibles voix, mais en versant leur sang.
Et nous qui Vous louons, ô Seigneur, en paroles,
Saurons-nous humblement nous mettre à leur école ?
Que ces enfants muets nous indiquent la voie,
Que notre vie témoigne aussi de notre foi.

Marie de Médicis accueillie à Marseille (Rubens)

Le triomphe de la nullité – Récréation – Sonnet #7


Marie de Médicis accueillie à Marseille (Rubens)
Marie de Médicis accueillie à Marseille (Rubens)

Pour ceux qui se demandent pourquoi, malgré la nullité de mes vers, je m’obstine à en écrire.

Alors que par hasard j’avais l’esprit lucide
Ma plate nullité m’apparut clairement :
« J’existe ! Me voici. Regarde donc, stupide,
La reine de tes vers comme de tes romans.

Tu te croyais génial et la tête gravide ?
Fi ! L’imbu de lui-même ! Il le pensait vraiment !
Contemple ta pauvre œuvre où paresse un grand vide :
Sur chacun de tes mots je règne fermement.

Même un mauvais lecteur apercevrait sans peine
Qui dans tous tes écrits est la vraie souveraine,
Et dirait : « c’est si nul que ça tient du génie. »

Mais puisque par tes soins mon triomphe est immense,
Reçois sans plus tarder ta juste récompense :
Entre dans la prison de l’aveugle déni.