Sacrifices d'Abel, Melchisédech et Abraham - Basilique Saint-Apollinaire (Ravenne) - CC José Luiz

Dix petits grains de messe – 8 – Supra quae…


Sacrifices d'Abel, Melchisédech et Abraham - Basilique Saint-Apollinaire (Ravenne) - CC José Luiz
Sacrifices d’Abel, Melchisédech et Abraham – Basilique Saint-Apollinaire (Ravenne) – CC José Luiz

8 – Supra quae

Ce n’était qu’avec de grands scrupules et la main tremblante que Tolkien osait écrire sur les mystères fondamentaux du monde : la Création de l’homme, la Chute, la Rédemption. Il est déjà audacieux à un laïc comme moi de tenter de parler pertinemment du plus grand mystère à l’œuvre dans le monde pour oser de surcroît commenter les paroles terribles et sublimes de la Consécration. Ce n’est jamais sans un frémissement que je les entends à la messe, lorsque je sers à l’autel, ou que je les récite mentalement lorsque je suis trop loin pour les entendre. Si un incroyant devait me lire, qu’il n’en vienne pas à penser que ce passage a été laissé de côté pour son peu d’importance : c’est au contraire sa sublimité qui me retient d’en oser toucher un seul mot.

Après la Consécration a lieu l’offrande à Dieu de la Divine Victime, dont nous avons rapidement parlé dans l’article précédent. La prière qui suit rappelle trois sacrifices de l’Ancien Testament qui sont des annonciateurs du seul Sacrifice parfait :

Supra quæ propítio ac seréno vultu respícere dignéris: et accépta habére, sícuti accépta habére dignátus es múnera púeri tui justi Abel, et sacrifícium Patriárchæ nostri Abrahæ: et quod tibi óbtulit summus sacérdos tuus Melchísedech, sanctum sacrifícium, immaculátam hóstiam.

Sur cette Victime adorable
Jetez un regard favorable,
Mon Dieu !

Le présent de l’enfant Abel,
Moins élevé, Vous parut bel
Et pieux.

Le sacrifice d’Abraham
Réjouit, sans secours de la lame,
Vos yeux.

Melchisédech, prêtre éternel,
Plut par ses rites solennels
Aux Cieux.

Ils annoncent le sacrifice
Parfait et saint de Votre Fils
Glorieux.

Rubens - Le péché originel
Rubens – Le péché originel

C’est peu dire que l’Ancien Testament est long et que le nombre de ses livres est élevé ! Le nombre de sacrifices qui y sont évoqués est également très grand, et cependant, c’est d’un seul et même livre, la Genèse, le premier et le plus ancien, que sont tirés tous ces exemples préfigurant le seul Sacrifice parfait, comme pour montrer que, dès l’origine, le dessein divin n’avait en vue que ce dernier.

Les rédacteurs du Canon, durant des siècles d’affinement, auraient pu rajouter, pourquoi non, les sacrifices instaurés par la loi mosaïque, mais ils ne l’ont pas fait. Ce n’était pas que ces sacrifices étaient sans valeur, loin de là : le sacrifice du soir, dont on a fait mention au cinquième article de cette série, est cité dans l’Offertoire.

Pour le comprendre, voyons les interprétations de ce passage, qui sont nombreuses ; non point contradictoires, mais complémentaires. J’aimerais vous montrer quelle richesse se cache dans ces mots que, pour ma part, j’ai lu des années sans y réfléchir. Lorsque vous aurez parcouru ces quelques lignes, qui ne font que brosser à grands traits des tableaux peints par nos maîtres commentateurs, songez bien qu’il ne s’agit que d’un très court passage de la Messe, et brûlez d’en apprendre autant sur le reste.

Mais commençons par Adam : quel était son sacrifice ? De quelle manière offrait-on à Dieu, dans cet état de perfection ? Lisons l’abbé Olier :

« Adam se sacrifiait ainsi à Dieu dans le Paradis terrestre, lorsque mangeant des fruits qui lui étaient permis, il les détruisait et immolait à la gloire de Dieu. Car consommant en lui-même la chose qu’il mangeait, il la rapportait et la faisait retourner à Dieu par l’extase et par les transports continuels qu’il faisait de soi-même en lui. Et c’est l’obligation essentielle de la religion, de faire retourner en Dieu tout ce qui en est sorti.1 »

Dans l’état de perfection, nul besoin de privation comme on l’entend maintenant lorsqu’on parle de sacrifice ; mais l’essentiel, le retour à Dieu de ce qui Lui revient, cela reste valable même après le péché.

Continuons par Abel. Nous connaissons tous l’histoire, relatée au chapitre IV de la Genèse. Caïn et Abel, fils d’Adam et d’Ève, hommes de la deuxième génération, offrent tous deux un sacrifice au Seigneur ; le premier fait présent de fruits de la terre, car il est laboureur ; le second offre la graisse et les premiers-nés de ses agneaux, car c’est un pasteur. Dieu agrée le sacrifice d’Abel, mais non celui de Caïn, raison pour laquelle ce dernier assassine son frère.

Le sacrifice d'Abel - Schnorr von CarolsfeldQue représente Abel ? Premièrement, les sacrifices de la religion naturelle, celle qui existe sans révélation mais sans altération démoniaque, sans tous les mensonges qui se sont infiltrés dans toutes les religions qui sont, pour cette raison et à bon droit, qualifiés de fausses ; secondement, Abel tué par son frère représente le Christ tué par ses frères Juifs ; troisièmement, Abel, mort, représente seulement Jésus mourant en croix. Quoique Abel ait reçu le noble titre de juste serviteur de Dieu2, son sacrifice est le moins grand des trois.

Celui d’Abraham est raconté au chapitre 22. Dieu demande à Son serviteur de Lui offrir son fils unique, Isaac, celui-là même que Dieu lui avait concédé alors que son mariage était demeuré stérile jusqu’à la vieillesse. Le Patriarche, cependant, n’hésite point et s’apprête à sacrifier son fils lorsque la main d’un ange le retient et lui donne un bélier qu’il offre à la place d’Isaac.

Le sacrifice d’Abraham, le seul Hébreu des trois hommes de cette prière, représente premièrement le sacrifice de l’ancienne alliance, conclue par Dieu avec lui ; deuxièmement, Isaac sur le point d’être sacrifié par son père représente le Fils de Dieu offert par la volonté du Père ; troisièmement, ce sacrifice représente non seulement la mort, mais aussi la résurrection de Jésus, puisque Isaac ne meurt point. Selon l’abbé Lebrun,

« il y a bien lieu de croire qu’Abraham a eu en vue ce mystère, puisque Jésus-Christ a dit de lui, qu’« il avait vu son jour, et qu’il s’en était réjoui.« 3 »

Le sacrifice d'Abraham - Le DominiquinMais le sacrifice de Melchisédech est de loin le plus intéressant. À bien des égards, ce personnage biblique est des plus fascinants, à cause de l’importance qu’il a et du peu de références qu’on y fait : trois en tout et pour tout. Ce qui est dit à son sujet de la Genèse tient en deux phrases :

« Melchisédech, roi de Salem, offrant du pain et du vin, parce qu’il était prêtre du Dieu très haut, bénit Abram4, en disant : Qu’Abram soit béni du Dieu très haut, qui a créé le ciel et la terre ; et que le Dieu très haut soit béni, lui qui par sa protection vous a mis vos ennemis entre les mains. Alors Abram lui donna la dîme de tout ce qu’il avait pris.5 »

Encore une fois, trois interprétations complémentaires peuvent être faites : le sacrifice de Melchisédech est celui de la nouvelle alliance éternelle ; il représente également la nourriture éternelle du Père, figuré ici par Abraham, laquelle nourriture est Son propre Fils ; il représente non seulement la mort, mais aussi la résurrection et l’ascension du Seigneur.

Il y a dans le texte de la messe une apposition fascinante qui qualifie le sacrifice de Melchisédech de saint, et sa victime d’immaculée. De tels qualificatifs ont posé des problèmes à de nombreux lecteurs attentifs des textes car ils ne devraient s’appliquer qu’au seul sacrifice du Christ. Cependant, l’Église non seulement n’a pas corrigé cette erreur prétendue, mais en outre s’est expliquée.

Melchisédech, roi et prêtre de Salem, c’est-à-dire de Jérusalem, non-Hébreu associé aux Hébreux par le sacrifice, sans généalogie, est une préfiguration du Christ Lui-même et son sacrifice, aux dires des commentateurs, est le même que celui du Christ, dont il n’est pas seulement une préfiguration, contrairement aux autres, mais

« qu’il est le Sacrifice même que Jésus-Christ a, pour ainsi dire, continué.6 »

« L’oblation de Melchisédech a si parfaitement préfiguré le sacrifice de la nouvelle alliance que cette prédiction en a été tirée : Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech, lequel, selon l’Apôtre : est assimilé au Fils de Dieu et reste prêtre perpétuellement.7 »

Le sacrifice de Melchisédech - CC Wolfgang Sauber
Le sacrifice de Melchisédech – CC Wolfgang Sauber

Concluons cet article avec l’abbé Lebrun :

« N’oublions pas aussi qu’Abel, Abraham, et Melchisédech nous ont montré quels doivent être nos Sacrifices. Abel offrit ce qu’il avait de meilleur, Abraham immola ce qu’il avait de plus cher. Melchisédech n’offrant que des choses aussi communes que sont le pain et le vin, éloigne du sacrifice toute ostentation, n’offrant que pour la seule gloire de Dieu.8 »

1Abbé Olier, op. cit., p. 433

2Bien que ‘puer’ signifie d’abord enfant, il a aussi le sens de serviteur, plus juste ici. Ma paraphrase est en cela quelque peu infidèle.

3Abbé Lebrun, op. cit., p. 438

4Nom porté par Abraham avant que Dieu ne lui en donne un nouveau. La rencontre de Melchisédech a lieu avant ce changement de nom.

5Genèse, 14, 18-20. Traduction de l’abbé Fillion.

6Abbé Lebrun, op. cit., p. 440

7« Oblation quoque Melchisedech tam proprie novum sacrificium praesignavit, ut inde praedictum sit : Tu es sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech, qui secundum Apostolum : Assimilatur Filio Dei, manet sacerdos in perpetuum. » Durand de Mende, op. cit., p. 278. Cet extrait contient les deux seules autres références à Melchisédech : la première est tirée du psaume 109, verset 4 ; la seconde vient du tout début du chapitre 7 de l’Épître de Saint Paul aux Hébreux, chapitre qui s’attache à montrer le lien entre Melchisédech et le Christ.

8Abbé Lebrun, op. cit, p. 441.

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Commun de la Dédicace – Introit


Ant. ad Introitum. Gen. 28, 17.
Terríbilis est locus iste : hic domus Dei est et porta cæli : et vocábitur aula Dei.
Ps. 83, 2-3.
Quam dilécta tabernácula tua, Dómine virtútum ! concupíscit, et déficit ánima mea in átria Dómini.

Que mon cœur tremble dans ce lieu,
Car voici la maison de Dieu.

Doux et suave tabernacle,
Quelle joie m’offre ton spectacle.

Je suis plein de crainte et d’effroi,
Car c’est la demeure d’un Roy.

Oh, que j’éprouve de douceur
Dans le saint temple du Seigneur.

Qui ne serait épouvanté
Aux portes de Sa royauté ?

Mon âme assoiffée soupire
Sur le parvis de Son empire.

A peine osé-je faire un pas,
Tant je me sais petit et vil ;
Mais mon bonheur est grand, car Il
M’arrache à l’éternel trépas.