Saint Venance Fortunat lisant ses poèmes à sainte Radegonde

Crux benedicta nitet – Stances #77 – Liturgie #4 – Hymne #2


Saint Venance Fortunat lisant ses poèmes à sainte Radegonde
Saint Venance Fortunat lisant ses poèmes à sainte Radegonde

En faisant quelques recherches sur ce poème, j’ai découvert que Dom Guéranger le note comme l’hymne chantée habituellement au Vêpres du dimanche de la Passion. Heureuse coïncidence ! Voici donc une hymne de saint Venance Fortunat, moins connue que le Vexilla Regis, mais non moins intéressante, consacrée au saint arbre de la Croix.

Crux benedicta nitet, Dominus qua carne pependit,
Atque cruore suo vulnera nostra lavit ;
Mitis amore pio pro nobis victima factus,
Traxit ab ore lupi qua sacer agnus oves ;
Transfixis palmis ubi mundum a clade redemit,
Atque suo clausit funere mortis iter.
Hic manus illa fuit clavis confixa cruentis,
Quae eripuit Paulum crimine, morte Petrum.
Fertilitate potens, O dulce et nobile lignum,
Quando tuis ramis tam nova poma geris ;
Cuius odore novo defuncta cadavera surgunt,
Et redeunt vitae qui caruere die ;
Nullum uret aestus sub frondibus arboris huius,
Luna nec in nocte, sol neque meridie.
Tu plantata micas, secus est ubi cursus aquarum,
Spargis et ornatas flore recente comas.
Appensa est vitis inter tua brachia, de qua
Dulcia sanguine vina rubore fluunt.

Croix sainte, Croix bénie, ô Croix, comme tu brilles,
Toi qui de Dieu portas la Chair, sainte guenille,
Toi sur qui ruissela ce Sang qui nous lava,
Toi sur qui le Seigneur, prostré, nous releva.

Par quel profond amour s’offrit-Il en victime
Pour sauver l’enfant d’Ève et racheter ses crimes !
Voici : l’Agneau divin et transpercé de clous
Arrache les brebis à la gueule du loup.

Accroché sur le bois, Il libère le monde
Qui tombait dans le gouffre où Son absence gronde,
Et trépassant pour nous, il referme le pas
Du trépas, afin que l’homme n’y passe pas.

Voyez l’illustre main, cette main innocente,
Cette main transpercée d’une pointe sanglante :
Voyez-la tirer Paul des fureurs meurtrières,
Voyez-la de la mort tirer vers elle Pierre.

Arbre sec, mais fécond, ô doux et noble bois
Qui dans l’obscurité pour les hommes flamboie,
Je loue sans me lasser tes grands et lourds rameaux
Qui portent le seul fruit qui guérit tous nos maux.

Tu répands ton parfum, et sur toute la terre
Les cadavres puants sortent du cimetière ;
Eux qui, raides, gisaient dans l’ombre de la nuit,
Ils vivent de nouveau quand tu les éblouis.

Oh, quel astre pourrait avoir assez de flammes
Pour calciner celui qui aura mis son âme
Sous cette frondaison, cette fraîche ramée
Qu’a tressée ce Seigneur qui nous a tant aimés ?

Arbre du seul salut, ô Croix universelle,
Arbre pur et sacré qui sans cesse étincelles,
Ta chevelure d’or se répand en tous lieux
Et verse mille fleurs qui fleurent le bon Dieu.

Le fruit neuf de la vie pend à tes longues branches,
Fruit si gros et si lourd qu’elles tremblent et penchent ;
Venez boire le vin, ce rouge et riche vin
Qui s’écoule, ce sang d’un Dieu qui pour nous vint.

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Pétrarque

Se voi poteste… – Pétrarque


Pétrarque
Pétrarque

La semaine dernière, j’ai dû mettre en rimes françaises un sonnet de Pétrarque. La hâte que j’y ai mise explique la relative distance entre le poème original et la version que j’en donne ; néanmoins, il me semble avoir respecté l’esprit général. Pour les curieux, il s’agit de la pièce numéro 64 du Canzoniere.

Se voi poteste per turbati segni,
per chinar gli occhi, o per piegar la testa,
o per esser piú d’altra al fuggir presta,
torcendo ’l viso a’ preghi honesti et degni,

uscir già mai, over per altri ingegni,
del petto ove dal primo lauro innesta
Amor piú rami, i’ direi ben che questa
fosse giusta cagione a’ vostri sdegni:

ché gentil pianta in arido terreno
par che si disconvenga, et però lieta
naturalmente quindi si diparte;

ma poi vostro destino a voi pur vieta
l’esser altrove, provedete almeno
di non star sempre in odïosa parte.

Prenez, si vous voulez, de grands airs de fureur,
Détournez donc la tête, abaissez vos beaux yeux,
Et soyez la plus prompte à me fuir sans adieu,
A ravir vos doux traits à mes vœux pleins d’honneur ;

Vous ne parviendrez point à sortir de mon cœur
Où le premier laurier, ce laurier merveilleux,
Croît, vivifié d’amour, de maints rameaux précieux ;
Lors, pourquoi me contraindre à souffrir vos rigueurs ?

Dans une terre aride, un arbuste gentil
Ne trouve point asile, et quitte plein de liesse
Cet endroit infécond dont il aurait pâti.

Le sort vous a donné l’interdiction expresse
D’abandonner mon cœur pour un autre pays :
Ne demeurez donc pas dans un séjour haï.

Distiques

Trois distiques – Catulle, Ange Politien, Eurycius Cordus


Distiques
Distiques

Une fois n’est pas coutume, voici non pas un mais trois poèmes. Forts courts, il est vrai. Tous sont en latin, que je me suis fait un plaisir de traduire ; tous sont tirés de cette Anthologie de l’épigramme dont je vous ai déjà touché un mot.

Catulle

Le premier est de Catulle, dont j’avais publié un poème sur ce blogue. Dans celui-ci, point de plaintes élégiaques sur l’inconstance et la cruauté des femmes, mais un distique sec et tranchant sur un confrère en poésie qui ne lui plaisait sans doute pas.  Cette pièce est classée 94 dans les œuvres de Catulle.

Mentula conatur Pipleum scandere montem ;
Musae furcillis praecipitem eiiciunt.

Dugland1 voudrait grimper sur le mont de la muse ;
Elle, fourche à la main, fait tomber cette buse.

1 Dugland : Mentula, qui désigne ici le mauvais poète, a en latin le sens de pénis ; ici, il est utilisé avec mépris, un comme nous dirions "tête de bite", ou "du gland".

Un autre poème de Catulle semble parler du même homme, et il n’est pas certain que le mépris qu’il exprime pour ce poète soit d’ordre purement littéraire. Une rivalité amoureuse semble vraisemblable.

Ange Politien

Mercredi dernier, je vous ai présenté une épigramme imitée d’Ange Politien. En voici donc le modèle. Celui qui est critiqué n’est pas un homme politique, mais un poète, un certain Mabilius.

In Mabilium

Innumerae tibi sunt, Mabili, in carmine mendae,
Atque ubi sint quaeris ? Per mare quaeris aquam.

Je ne puis dénombrer les erreurs dans tes vers ;
– Je cherche. – C’est chercher l’eau même dans la mer.

Eurycius Cordus

La traduction de cette épigramme m’a donné du fil à retordre. Aussi vous en proposé-je plusieurs versions. Dans ce poème, Eurycius Cordus loue l’Éloge de la folie d’Érasme, ici simplement appelé Moria, La Folie. Par la suite, Cordus devint luthérien et tenta de rallier Érasme à ses vues, en quoi il échoua, et pour cette raison, rompit avec lui. A-t-il désavoué cette épigramme ? Je ne sais.

Moria dicta fuit, quater octo leonibus emi.
Redde mihi nummos, bibliopola : sapit !

Première version :

J’achetai La Folie, libraire, pour vingt pièces.
Rends moi donc mon argent, elle a trop de sagesse !

Deuxième version :

La Folie, disais-tu ? Je l’achetai vingt pièces.
Libraire, rends les moi : j’y vois trop de sagesse !

Troisième version :

La Folie, me dis-tu ? Vingt sous ? C’est dépensé !
Libraire, rends les moi : ce livre est trop censé !