Dix petits grains de messe – 7 – Haec dona…

Simone Martini - L'élévation de l'Hostie
Simone Martini – L’élévation de l’Hostie

7 – Haec dona…

« Benedicas haec dona, haec munera, haec sancta sacrificia illibata. »

« Bénissez ces dons, ces présents, ces sacrifices saints et sans tache.1 »

Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas voulu traduire, c’est-à-dire paraphraser, le texte de la messe sous la forme d’un poème. Pourquoi ? C’est que la précision est ici de mise et que mes traductions, comme vous avez pu le remarquer, n’ont absolument pas cette qualité (j’espère que d’autres compensent cette absence !)

Longtemps me suis-je demandé, en lisant la première prière du Canon où se trouve cet extrait : « Pourquoi donc l’Église prend-elle plaisir à répéter mille fois les mêmes choses ? Pourquoi accumuler des synonymes ? » D’autant que ce n’est pas le seul endroit où l’on trouve des répétitions : songez à ces longues répétitions que sont les litanies…

Les dons et les présents, cela a exactement le même sens ; et si le mot « sacrifices » n’a pas le même sens, est-ce que, de toute façon, ça ne désigne pas exactement la même chose, à savoir le pain et le vin qui sont sur l’autel, peu avant d’être consacrés ? Au fond, un seul mot n’aurait-il pas suffi ? J’avais même l’outrecuidance insensée de penser que, le jour où la messe traditionnelle serait rétablie, il serait certainement nécessaire de faire des modifications car cela n’irait pas sans compromis ; et ma foi, j’étais tout à fait prêt à abandonner ces quelques mots à la furie des simplificateurs, pourvu qu’on conservât le reste.

Fou et insensé que j’étais ! À présent, jugez-moi fol si vous le voulez, traitez-moi d’obscurantiste, de passéiste, de maniaque et de tous les mots d’oiseaux appropriés qui passeront entre vos deux oreilles, je n’ai plus qu’un souhait : qu’on ne touche plus à rien avant au moins trois ou quatre siècles, quand nos successeurs seront sortis de la longue convalescence qui ne manquera pas de succéder à la fureur de la maladie dont, je l’espère, nous vivons les derniers feux.

Plus j’ai étudié la messe, plus j’ai lu à son sujet, plus mon admiration a cru, plus j’ai eu le désir que ce trésor inestimable soit conservé tel quel, sans rien changer, et surtout sans rien retrancher. Imagine-t-on une commission confier à Jackson Pollock le soin de repeindre le visage de la Joconde pour l’adapter à la modernité ? On crierait au scandale ! C’est pourtant ce qu’on a fait il y a soixante ans avec la messe : Mgr Bugnini a été le Jackson Pollock de la liturgie2.

Dans la messe, il n’existe rien sans une excellente raison. C’est bien évidemment le cas ici. D’après l’abbé Lebrun, il existe une différence fondamentale entre les dons et les présents : les premiers sont donnés par les supérieurs aux inférieurs ; les seconds par les inférieurs aux supérieurs. Comment se fait-il alors que les espèces sont appelées ainsi ?

« Le pain et le vin qui sont sur l’Autel sont appelés dons, dona, par rapport à Dieu, de qui nous viennent tous les biens ; ils sont nommés présents, munera, par rapport aux hommes qui les présentent à Dieu. Nous ne pouvons lui offrir que ses dons : Toutes choses sont à vous, Seigneur.3 »

Et pourquoi le pain et le vin sont-ils appelés sacrifices ?

« Premièrement, parce qu’ils sont choisis et séparés de tout usage, pour être consacrés à Dieu […] Secondement, parce qu’on envisage alors ces dons comme le futur corps de Jésus-Christ, qui est l’unique hostie sainte et sans tache.4 »

Cette prévision du Christ dans les oblats rejoint l’opinion de Dom Guéranger5.

Sainte Hostie de la Chapelle de Dijon - Barthélémy d'Eyck (attribution)
Sainte Hostie de la Chapelle de Dijon – Barthélémy d’Eyck (attribution)

L’abbé Olier a une autre explication qui complète celle de l’abbé Lebrun : après avoir fait remarquer que les trois mots correspondent aux trois bénédictions que le prêtre accomplit à ce moment-là, il ajoute :

« Par le mot munera, on entend les présents qui doivent être au milieu des offrandes sacrées […] C’est pour cette considération qu’on met ce mot Munera, au milieu de ceux-ci : Dona et sacrificia. Car le mot Dona signifie le pain, et Sacrificia signifie le vin.6 »

N’est-ce pas contradictoire ? En fait, ces mots ont une profondeur si grande qu’ils symbolisent plusieurs choses à la fois. L’exégèse biblique ne procède pas autrement.

On trouve un magnifique écho de ces trois mots dans la prière qui suit immédiatement la consécration :

« Offerimus […] hostiam puram, hostiam sanctam, hostiam immaculatam, panem sanctum vitae aeternae, calicem salutis perpetuae. »

« Nous offrons l’hostie pure, l’hostie sainte, l’hostie immaculée, le pain saint de la vie éternelle et le calice du salut éternel. »

Il me semblait, là encore, qu’on pouvait se passer de toutes ces redites, qu’on pouvait garder l’une de ces expressions, indifféremment.

Chacune a pourtant sa valeur :

« L’hostie pure, l’hostie sainte, l’hostie immaculée, c’est-à-dire l’Eucharistie, préservée de tout péché, originel, véniel ou mortel.7 »

À présent que j’ai été instruit et édifié, ma sensibilité a crû étonnamment et, riez si vous le voulez (je ne vous donnerai pas tort !), j’ai presque des soupirs intérieurs en prononçant ces mots d’hostie pure, d’hostie sainte, d’hostie immaculée. Je ne vais pas à la messe pour avoir des sensations et pour m’y sentir bien ; ce n’est pas ce que j’y recherche ; néanmoins, il m’arrive d’éprouver parfois de tels attendrissements.

Il me semble que la répétition a en elle-même quelque chose de profondément religieux8, pour le meilleur ou pour le pire. J’ai déjà touché un mot des litanies, mais on pourrait parler du chapelet, du rosaire, de la répétition systématique des offices, de l’année liturgique… On dit que les moines sont déjà entrés dans l’éternité, sans doute parce qu’ils ont aussi la vie la plus régulière, la plus répétitive qui soit. La répétition est le seul moyen, me semble-t-il, de donner l’idée de l’éternité dans ce siècle fuyant ; il est le seul moyen de donner une idée de la grandeur de Dieu : on cherche sans cesse un nouveau mot, mais jamais on ne parvient à épuiser l’infini.

Un calice, vase qui contient le Précieux Sang de Notre-Seigneur - CC Sailko
Un calice, vase qui contient le Précieux Sang de Notre-Seigneur – CC Sailko

C’est une chose qui semble si vraie qu’on la retrouve partout : chez les hindous qui répètent leurs mantras ; chez les musulmans qui récitent les 99 noms d’Allah9 ; chez Baudelaire, qui ne trouve rien de mieux que d’écrire des Litanies de Satan10 ; chez nos contemporains, enfin, dont la musique techno (et ses dérivés) se répète sans cesse pour rendre l’instant éternel.

En fin de compte, il semble que je doive donner raison à Péguy lorsqu’il écrivait ses poèmes répétitifs et monotones. Je ne puis résister à l’envie de donner un extrait du huitième poème de La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, où l’expression « Les armes de Jésus » répond inlassablement à « Les armes de Satan » :

« Les armes de Jésus c’est la race future,
C’est le riche missel, c’est la miniature.
Et le ciel et l’enfer et la terre en peinture
Les armes de Satan c’est la mésaventure,
Le traître couronné, la mauvaise lecture,
Les armes de Satan c’est la littérature. »

1D’après la traduction de l’abbé Lebrun, op. cité p. 355.

2Je ne veux pas faire de Mgr Bugnini le seul responsable de ce désastre ; cette image est seulement destinée à frapper le lecteur. Pour plus d’informations, je suggère au lecteur le livre de l’abbé Barthe, La Messe de Vatican II, Via Romana, à propos duquel j’ai déjà touché un mot sur ce blogue.

3Abbé Lebrun, op. cité, p. 357

4Ibid, pp. 357-358.

5« Bénissez-les, non dans leur sens matériel de pain et de vin, mais en considérant le corps et le sang de votre Fils, auxquels ils vont être changés. Aussi est-ce pour bien montrer qu’il a en vue le Christ que le Prêtre marque du signe de la Croix le pain et le vin. » Dom Guéranger, op. cité, section Te igitur.

6Abbé Olier, op. cité, p. 383.

7« Hostiam puram, hostiam sanctam, hostiam immaculatam, idest Eucharistiam, immunem ab omni culpa originali, veniali, et criminali. » Durand de Mende, Rationale Divinorum Officiorum, Joseph Dura, 1859, p. 277.

8« La répétition imitative est propre au mouvement rituel », écrit l’abbé Barthe. (La Messe, forêt de symboles, Via Romana, p. 135.)

9La récitation de ces 99 noms est d’ailleurs censée offrir le paradis à celui qui les récite : « Certes Dieu a 99 noms, cent moins un. Quiconque les énumère entrera dans le Paradis ; Il est le singulier qui aime qu’on énumère ses noms un à un. » (Hadith de Boukhari). On retrouve bien cette idée d’éternité liée à la répétition.

10Dans Les Fleurs du Mal. On ne m’en voudra pas de citer Baudelaire dans un article parlant de la messe : je n’ai fait que prendre exemple sur l’abbé Barthe qui a carrément donné au titre de son livre une couleur baudelairienne (La Messe, une forêt de symboles). Pauvre Baudelaire. Puisse-t-il s’être jeté aux pieds de la croix, comme le lui suggéra Barbey d’Aurevilly, au moment où plus personne ne pouvait le comprendre.

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