Dix petits grains de messe – 6 – Dialogue sur la Préface de la Sainte Trinité

De la Préface de la Très Sainte Trinité

Instruction du roi Théodoric par les saints Sapientisme et Logophore

Ce dialogue sur la Trinité nous est parvenu par un manuscrit du XVIIIème siècle seulement, dont le scribe, anonyme, précise qu’il ne fait que recopier un original daté par lui du Xème siècle, bien que certains traits lexico-syntaxiques semblent renvoyer à la Renaissance Carolingienne. Il ne s’agit pas d’une œuvre complète : le même scribe indique qu’il y a neuf autres dialogues, dont celui-ci n’est que le sixième. Quant aux autres, on ne sait ce qu’ils sont devenus.

Sont ici mis en scène deux saints, Sapientisme et Logophore, qui exposent la doctrine catholique à Théodoric, roi des Ostrogoths qui gouverna l’Italie au cinquième siècle. Le caractère fictif d’un tel dialogue ne fait aucun doute puisque, comme on le verra, le roi qui nous est ici présenté semble bien trop favorable à la doctrine nicéenne alors que le véritable Théodoric était arien et fit souffrir l’Église lors d’une persécution au cours de laquelle il mit à mort Boèce – lequel était entre autres auteur d’un De Trinitate. La profession de foi finale paraît donc fort peu vraisemblable.

La Sainte Trinité - Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne
La Sainte Trinité – Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne

Saint Logophore

Hier, ô prince, tu as voulu savoir pourquoi dans nos saintes cérémonies nous usions de l’encens. Si aujourd’hui tu nous fais venir, c’est que tu désires à nouveau t’instruire des mystères de notre sainte religion. Dis-nous ce que tu veux savoir, et nous te répondrons, autant du moins que notre science imparfaite le permettra.

Théodoric

Il m’a plu en effet de vous faire venir afin de m’entretenir de la nature de Dieu. Car, ce matin, tandis que je me promenais dans la douceur de mes jardins, je songeai à part moi quelle extraordinaire doctrine nous professons lorsque nous disons qu’il n’est qu’un seul Dieu, mais qu’il a également comme trois visages. « Que faut-il entendre par là ? », me disais-je tout en marchant, et je me suis assis afin de réfléchir plus longuement à ce mystère. Cependant, alors que le soleil avait atteint le zénith, je n’étais pas plus avancé qu’au début de la journée et je résolus de vous faire venir afin de me découvrir les secrets de la Trinité.

Saint Sapientisme

Ô roi, nous ne gardons rien caché dans notre religion, contrairement à d’autres qui ne voilent leur doctrine que pour mieux en masquer la vanité ou l’absurdité et ne cherchent à attirer l’âme assoiffée que par une obscurité séduisante qui paraît receler de grands mystères et non par la vérité. Aussi, tout ce que nous disons de la Très Sainte Trinité est connu de tous ceux qui professent la vraie foi.

Saint Logophore

Toi même, ô prince, tu as déjà entendu de nombreuses fois l’enseignement de la Sainte Église là-dessus car, à chaque dimanche qui suit la Pentecôte et l’Épiphanie, le prêtre lit la préface du Canon qui expose en quelques phrases ce dogme très saint.

Un conseiller

S’il tient en si peu de mots, ce ne doit pas être un bien grand mystère !

Théodoric

Que répondez-vous à cela ?

Saint Sapientisme

Ô roi, il n’est pas difficile de répondre à la dérision de ton conseiller. En effet, le mystère de la Très Sainte Trinité est si grand et si profond qu’il ne peut être compris de personne en ce monde. Si profond au contraire est ce mystère que les plus grands saints et les plus grands savants ont écrit de nombreuses pages pleines de sagesse et pourtant ne sont pas parvenus à le saisir entièrement : en effet, l’homme, qui est fini, ne peut saisir Dieu, qui est infini.

Saint Logophore

Si tu le désires, ô prince, nous pourrons te communiquer les traités que consacrèrent les bienheureux Augustin et Hilaire à ce si noble sujet, mais pour aujourd’hui, nous ne parlerons, si tu le veux bien, que de la Préface de la Sainte Trinité.

Théodoric

Et qu’est-ce qu’une préface ?

Saint Sapientisme

Une préface, que d’aucuns appellent contestation ou même immolation, est la prière que chante le prêtre avant que d’entrer dans le Saint des Saints, avant que d’entrer dans le silence du Canon pendant lequel il renouvellera le Saint Sacrifice. C’est cette prière, ô roi, qui précède le Sanctus. De même que Notre Seigneur, avant que d’endurer Sa glorieuse Passion, se recueillit au Jardin des oliviers et versa une sueur de sang à la pensée de ce qu’Il allait souffrir, de même le prêtre, qui représente le Christ Lui-même, se recueille mais cette fois-ci de manière parfaitement glorieuse, car le sacrifice qu’il est sur le point d’offrir est cette fois tout de gloire et d’honneur. Aussi est-ce un chant de louange que la Préface, et la Préface en l’honneur de la Très Sainte Trinité est une des plus belles qui ont été composées. Car, ô roi, quelque venin que cherche à répandre ton conseiller, qui mériterait davantage le titre d’ennemi ou de traître à cause de ses mauvaises paroles et qui en vérité te rend de fort mauvais services, si grand fut le génie naturel que Dieu accorda aux auteurs de cette Préface, et si grande l’inspiration que le Saint-Esprit souffla en leurs cœurs lorsqu’ils la rédigèrent, que c’est un miracle de brièveté et de concision dans lequel tout le mystère de la Très Sainte Trinité se trouve contenu, bien qu’il ne soit point élucidé dans sa totalité.

Camée d'Auguste - Croix de Lothaire
Camée d’Auguste – Croix de Lothaire

Saint Logophore

Ô prince, cette bague que tu portes au doigt, peux-tu nous la montrer ? Peux-tu nous dire ce qu’elle représente ?

Théodoric

Certainement. Le chaton de cette bague est orné d’un camée qui représente le profil d’un roi. L’art du sculpteur a admirablement rendu son nez aquilin, son menton décidé et jusqu’aux plis de sa tunique et aux veinures des lauriers dont il est couronné.

Saint Logophore

Ô prince, dirais-tu que, parce que cette bague est un objet de petite taille, elle n’a pas grande importance, ou que l’art de celui qui l’a façonnée en est moins grand ?

Théodoric

Bien au contraire : l’artisan ne m’en paraît que plus digne d’admiration. Assurément, il n’est rien qui soit plus beau parmi tous mes trésors, et même tout mon or et mon argent me paraît de peu de valeur en comparaison de cette bague.

Saint Logophore

Mais que dis-tu de ce qu’elle ne montre pas l’autre profil, ou bien le corps de cet homme, ô prince ? Cela te semble-t-il un défaut ?

Théodoric

Pas du tout, car il n’est de toute façon pas possible de représenter les deux faces ; quant au corps, cela compte bien peu par rapport au visage : en effet, un homme se fait surtout remarquer par les traits de son visage, et non par le reste de son corps, à moins qu’il n’ait quelque défaut physique qui ne le fasse sortir du commun.

Saint Logophore

Ô prince, qui ne dirait que tu as admirablement parlé ? Il me semble en outre, à moi, que tout ce que tu as dit de cette bague s’applique très exactement à la Préface de la Sainte Trinité. En effet, elle est de fort petite taille, et pour cette raison elle ne peut pas tout dire d’une si vaste matière ; cependant, elle expose tout ce qu’il y a d’important à savoir, et l’expose d’une manière absolument remarquable.

Théodoric

Dites-nous alors le texte de cette Préface afin que nous l’entendions.

Saint Sapientisme

Ô roi, voici quelle est la Préface de la Très Sainte Trinité :

Ô Père qui, avec Votre Fils unique et le Saint-Esprit, êtes un seul Dieu, êtes un seul Seigneur, non dans l’individualité d’une seule personne, mais dans la Trinité d’une seule substance, ce que, en effet, nous croyons de Votre gloire, parce que Vous vous êtes révélé, nous le pensons indistinctement de Votre Fils et du Saint-Esprit sans faire aucune différence, de telle sorte que, nous qui confessons la vraie et éternelle Divinité, nous adorons la propriété dans les personnes, l’unité dans l’essence et l’égalité dans la majesté.

Un conseiller

Quel texte admirable, en effet ! Est-il un seul membre de cette assemblée qui ait compris plus que des mots ici ?

Théodoric

Quelque déplaisir que cela me cause, je dois bien me ranger à l’avis de mon conseiller, car je n’ai pas saisi le sens de cette Préface, et même certains mots me sont obscurs, ou du moins n’évoquent rien de précis en moi. Cependant, ne laissez pas votre cœur se refroidir sous l’action des paroles de cet homme, mais qu’au contraire elles vous servent d’aiguillon et fassent brûler en vous le désir de nous instruire, et moi en premier lieu, car je ne demande pas mieux que d’être éclairé sur tout ce que vous venez dire.

Un retable de la Crucifixion
Un retable de la Crucifixion

 

Saint Sapientisme

Autant que le Seigneur m’a accordé d’intelligence et autant d’inspiration qu’Il m’accordera en cette heure, ô roi, je t’expliquerai ces saintes paroles selon ton désir. Nous disons en effet qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et non une multitude de dieux comme le croient les Païens ; mais que Dieu n’est pas une personne, mais trois personnes.

Un conseiller

Pure sottise ! Idée insensée : qui peut être trois et un à la fois ?

Saint Logophore

C’est un grand mystère en effet, et nul ne te le dévoilera, ô prince, parce qu’il est hors de la portée de l’homme de le comprendre. Mais regarde autour de toi, et tu verras mille choses qui sont à la fois un et plusieurs : n’en vois-tu point ?

Théodoric

Si fait : mon gant est un, mais il a cinq doigts ; cette fleur est une, mais elle a plusieurs pétales ; ce palais est unique, mais il contient de nombreuses pièces. Est-ce ainsi qu’est Dieu ?

Saint Logophore

Tu as bien répondu, ô prince, et ta dernière question est très pertinente, car ce n’est pas tout à fait ainsi qu’est Dieu : Il n’est pas, en effet, un gant à trois doigts, une fleur à trois pétales ou un palais à trois pièces, mais, si tu me permets de poursuivre cette comparaison, chacun des doigts est aussi le gant tout entier, chacun des pétales est la fleur entière, chaque pièce du palais est le palais lui-même.

Théodoric

Comment une telle chose est-elle possible ?

Saint Sapientisme

Cela, ô roi, encore une fois, n’est pas accessible à la faiblesse de l’esprit humain, mais tu dois savoir que chacune des personnes de la Très Sainte Trinité est si unie aux deux autres qu’elle est non seulement de même nature, mais aussi de même substance, de sorte que toutes trois ne sont qu’un.

Théodoric

Voilà que je croyais comprendre ce que tu me disais, mais tu me jettes dans une perplexité plus grande encore : quelle différence fais-tu entre nature et substance ? N’est-ce pas la même chose ?

Saint Sapientisme

Nullement, ô roi, bien que ce soient deux idées en rapport. Permets-moi, ô roi, cette comparaison car, toi, bien que tu aies été élu de Dieu pour gouverner ton peuple et ce pays, et moi, qui ne suis que le plus petit serviteur de Dieu, malgré la différence de nos états, nous sommes néanmoins tous deux hommes, c’est-à-dire que nous sommes de même nature, que nous partageons la même nature humaine. Cependant, nous ne sommes certainement pas de même substance : s’il en allait différemment, nous partagerions la même âme et le même corps, ce qui, ainsi que chacun peut le constater, est manifestement faux. Or, quant à Dieu, qui est parfait, il ne peut être autrement que chacune des personnes de la Très Sainte Trinité ne partage, non pas simplement la même nature, mais encore la même substance, sans quoi il y aurait non pas un Dieu, mais trois dieux.

Saint Logophore

Cependant, ô prince, si chacune des trois personnes est si intimement liée aux deux autres qu’à elles trois elles ne sont qu’un Dieu, nous croyons néanmoins que chacune des personnes est distincte des deux autres, sans quoi il n’y aurait plus que l’unité, et non la Sainte Trinité. C’est pourquoi chacune de ces divines personnes porte un nom qui lui est propre : la première est le Père, que nous appelons ainsi parce qu’Il engendre le Fils, qui, Lui, est engendré par le Père, et la troisième est le Saint-Esprit, qui procède du Père comme du Fils. Le Père n’est ni le Fils, ni le Saint-Esprit ; le Fils n’est ni le Père, ni le Saint-Esprit ; le Saint-Esprit n’est ni le Père, ni le Fils ; mais le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu. Si tu veux être sauvé, ô prince, tu dois croire tout ce que je viens de dire.

Écusson de la Sainte Trinité
Écusson de la Sainte Trinité

Théodoric

Je le crois volontiers, puisque l’Église l’enseigne, quoique ce soit difficile à admettre. Mais dites-moi, si la première personne est le Père, il faut donc qu’elle soit plus ancienne et supérieure aux deux autres : comment donc cela se peut-il puisque chaque personne est Dieu ?

Saint Logophore

Ô prince, ne te laisse pas abuser par ce beau nom de Père car, s’il est vrai que, parmi les hommes, et même parmi les bêtes, le père est le chef, et gouverne la femme et les enfants, il n’en est pas de même de Dieu, car la première personne de la Sainte Trinité n’est ainsi appelée que parce qu’elle engendre le Fils, et que le Saint-Esprit procède du Fils et de Lui.

Dieu le Père - Cima da Conegliano
Dieu le Père – Cima da Conegliano

Saint Sapientisme

Sache donc, ô roi, que chacune des personnes est égale aux deux autres : toutes trois sont incréées, c’est-à-dire que, contrairement à nous, rien ne les a fait venir à l’existence, bien qu’elles existent ; éternelles, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas eu de commencement, et n’auront point de fin ; infinies, c’est-à-dire qu’elles n’ont absolument pas de limite d’une manière ou d’un autre. Toutes trois, ô roi, sont égales en majesté et en gloire et toutes trois, ô roi, peuvent à juste titre être appelées Seigneur ; toutes trois tiennent dans leur main la toute-puissance devant laquelle rien ne résiste. Si bien que, tout ce que l’on peut dire au sujet du Père est vrai également pour le Fils et pour le Saint-Esprit, si ce n’est qu’il n’y a point identité entre les trois personnes.

Un conseiller

Quelle doctrine aberrante ! Vraiment, est-il raisonnable de croire de pareilles fables ? Que chacun examine à la lumière de son intellect la vraisemblance d’un tel galimatias et, s’il parvient à démontrer, par un infaillible syllogisme, la véracité de toutes les sottises qu’on vient de proférer, je jure d’y croire à mon tour jusqu’à ce que la mort m’emporte !

Saint Logophore

Ô prince, en effet, la raison humaine n’a pas le pouvoir ni d’apprendre d’elle-même, ni de comprendre une si noble matière car, s’il a été possible aux hommes les plus sages de découvrir qu’il existait, non pas une multitude de dieux, mais un seul Dieu, il a fallu que ce fût Dieu Lui-même qui découvrît à l’homme Sa Sainte Trinité. C’est le Seigneur, en effet, qui le révéla jadis à Abraham sous l’apparence de trois jeunes hommes, ainsi que l’écrivit Moïse, puis qui le fit savoir en envoyant Son Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, qui proclama au monde Sa divinité et annonça la venue du Paraclet, qui est le Saint-Esprit. Seule la Révélation a pu nous le faire savoir car, sans elle, notre raison ne le pouvait nullement.Théophanie de Mambré

Saint Sapientisme

Ô roi, la raison humaine qui voudrait, sur l’appui de son seul témoignage, refuser une telle doctrine, commettrait assurément un grand péché d’orgueil car, en agissant ainsi, elle affirmerait sans trembler qu’elle ne doit rien admettre au sujet de Dieu qui soit extérieur à sa compréhension. Or, s’il en était ainsi, il est certain que Dieu ne serait pas Dieu, puisqu’il pourrait être compris entièrement de l’homme, ou bien que c’est la raison humaine qui, elle-même, serait Dieu, ce qui, ainsi que tout un chacun peut le constater, est faux.

Saint Logophore

En effet, ô prince, si la raison humaine n’est même pas capable de comprendre la majeure partie de la Création, comme le mouvement des astres, les tremblements de terre, l’homme lui-même, ou même simplement ce qui meut un ciron, toutes choses infiniment moins grandes que Dieu, comment pourrait-elle prétendre comprendre l’Auteur de toutes ces choses ? Puisque tu crois en Notre Seigneur Jésus-Christ, tu dois aussi croire dans tout ce qu’Il nous a enseigné, bien que cela dépasse les forces de la raison humaine.

Théodoric

Vos paroles, ô sages envoyés de Dieu, ont éclairé mon cœur et mon intelligence. Désormais, je ne douterai plus et je crois, et j’engage tous mes sujets à faire de même, qu’il n’y a qu’un Dieu, et qu’Il est Père, Fils et Saint-Esprit.

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