Dix petits grains de messe – 3 – Per evangelica dicta

Chant de l'Évangile des Rameaux - Saint Eugène-Sainte Cécile (© Schola Sainte-Cécile)
Chant de l’Évangile des Rameaux – Saint Eugène-Sainte Cécile (© Schola Sainte-Cécile)

3 – Per evangelica dicta

Si j’avais l’esprit et les lèvres pures comme celles d’Isaïe, je parlerais sans crainte aux petits Manassé que je connais ; mais ce n’est pas le cas : aussi répété-je toujours après l’Évangile cette remarquable petite prière, si remarquablement rythmée que je la présenterai en vers :

« Per evangelica dicta,
deleantur nostra delicta. »

C’est ce que le prêtre, ou le diacre, dit juste après avoir proclamé l’Évangile :

« Que l’Évangile et sa lecture
Nous purifient de nos souillures. »

C’est le caractère proprement poétique de cette formule, peut-être d’origine médiévale1, qui m’a conduit à la choisir. Bien que la disposition typographique de la phrase n’invite nullement à cette conclusion, il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’un distique : on n’y trouve pas seulement une espèce de rime, mais aussi deux véritables octosyllabes :

Per-e-van-ge-li-ca-dic-ta
de-lean-tur-nos-tra-de-lic-ta.

On me reprochera peut-être les considérations qui vont suivre, un peu pédantes, sans doute ; on me dira que le lecteur n’en a cure, et que la poésie, car c’est de cela qu’il va être question, doit être sentie, non analysée et décortiquée. Hélas, comme je voudrais qu’il en soit ainsi ; malheureusement, l’honnête homme de notre temps n’a guère de sensibilité poétique, car de maudits amphigouristes ont accaparé la poésie, l’ont travestie, l’ont confisquée et en ont fait quelque chose d’étranger à n’importe quel lecteur, même de bonne volonté, qui préfère ne pas y toucher2. Ces deux paragraphes sont ici pour faire comprendre au lecteur ce qu’il ne peut plus sentir instinctivement.

Un lecteur savant et tatillon me reprochera peut-être d’avoir triché à la deuxième syllabe du deuxième vers mais, de même qu’on omet le e muet en français lorsqu’il se trouve devant une voyelle, on l’omet aussi en poésie latine liturgique, témoin le quatorzième vers du Veni Creator : « Infunde amorem cordibus », où le premier mot ne doit pas être prononcé en entier, mais lié au mot suivant : infundamorem. La poésie liturgique latine regorge d’autres exemples de ce genre, qui sont loin d’être isolés.

Un lecteur un tant soit peu habitué à la poésie ne peut pas rester insensible à l’admirable disposition des dentales, successivement sonores et sourdes : d-t-d-t-n-t-d-t, ou, pour être peut-être plus clair : dicta deleantur nostra delicta. Notez également la présence de la nasale, ‘n’, en plein milieu de cette succession, qui vient adoucir ce rythme qui pourrait être trop martelé si on avait eu encore un autre ‘d’. Notez également que deleantur et delicta se ressemblent énormément : même nombre de syllabes, même disposition des consonnes, notamment des dentales. Notez cette homophonie quasi complète entre dicta et delicta ; on dirait que l’auteur a voulu insister sur le fait que nos fautes (delicta) étaient vraiment supprimées (deleantur) par les paroles (dicta) de l’Évangile. Ces trois mots ont ensemble un lien très fort, très marqué, et cette parfaite adéquation de la forme et du fond témoigne d’un talent remarquable.

Saint moine
Saint moine

Qui sait, d’ailleurs, qui est l’auteur de cette formule ? Peut-être était-ce un humble moine dont nul n’a retenu le nom, et qui ne cherchait pas à ce qu’il fût connu, mais qui n’était soucieux que de la gloire de Dieu et qui, à notre humble degré, y est parfaitement arrivé. Peut-être aussi est-ce l’œuvre d’un premier clerc, qui a écrit quelque chose qui n’était pas mauvais, mais qu’un second est parvenu à améliorer, et, sait-on jamais, a été encore perfectionné par un troisième.

Loin s’en faut, d’ailleurs, que cette formule soit isolée. On en retrouve de très similaires à l’office de Matines, utilisées comme bénédictions après certaines lectures.

« Evangelica lectio
Sit nobis salus et protectio »

« Que l’Évangile et sa proclamation
Soit pour nous tous salut et protection. »

Ma traduction en décasyllabes ne rend pas justice au déséquilibre de la formule qui est en 7/9. Si j’étais un peu audacieux, je corrigerais volontiers cette formule pour en faire deux octosyllabes :

« Sit evangelica lectio
Nobis salus et protectio. »

En voici une autre, un peu plus éloignée, mais dans une forme semblable et dans le même esprit :

« A conctis vitiis et peccatis
Absolvat nos virtus Sanctae Trinitatis ».

« Que la puissante et Sainte Trinité
Lave en nos cœurs nos fautes répétées. »

Là encore, je n’ai pas respecté le déséquilibre dans la traduction.

On sent bien, néanmoins, que ces formules, toutes nobles et admirables qu’elles soient, le sont bien moins que celle qui a été choisie à la messe : pour l’office le plus saint, il est juste que ne soient choisies que les formules les plus parfaites.

C’est cette petite formule, que je répète systématiquement après chaque lecture de l’Évangile, du moins quand mes enfants ne m’empêchent pas d’être attentifs, qui m’a fait comprendre que l’Évangile était en mesure d’effacer nos péchés, du moins nos péchés véniels :

« Ces paroles peuvent effacer les péchés, parce qu’elles ont une force et une vertu particulière pour exciter le repentir de nos péchés, et l’amour de Dieu qui les efface.3 »

Pour le dire avec un vocabulaire plus théologique :

« L’Évangile a valeur de sacramental pour effacer les fautes vénielles.4 »

Saint Jean - Évangéliaire de Lorsch
Saint Jean – Évangéliaire de Lorsch

En fin de compte, il est presque regrettable que le prêtre ne prononce pas à voix haute cette formule : peut-être serait-on plus attentif en écoutant l’Évangile. Mais pour les lecteurs modernes, nous n’avons nul besoin de cette proclamation à voix haute, nous qui disposons de missels où nous trouvons non seulement le texte de la messe, mais aussi sa traduction.

On me dira peut-être : « Mais si l’Évangile est chanté en latin, quelle est la valeur de cette formule puisque nous n’y comprenons rien ? » La belle affaire ! D’abord, il faut apprendre un peu de latin : à notre époque, c’est loin d’être difficile ; deuxièmement, nous disposons de la traduction dans notre missel (demandez à votre voisin de banc si vous n’en avez pas) ; troisièmement, il importe surtout d’avoir l’esprit de l’Évangile et les dispositions qui l’accompagnent :

« pourvu que nous ayons l’amour de l’Évangile et son esprit, sans beaucoup le connaître, nous sommes admis au ciel, comme le témoigne le Sous-Diacre qui monte les trois marches de l’autel jusqu’à Jésus-Christ, signifié par le Prêtre, sans voir l’Évangile qu’il porte en ses mains.5 »

Que l’Épître et l’Évangile sont beaux lorsqu’ils sont chantés en latin ! Voilà une chose que je regrette de ne pas trouver partout où sont les messes traditionnelles. Et puis quoi, si nous voulons lire et méditer l’Évangile, nous n’avons qu’à le faire chez nous : est-ce que nous n’avons vraiment pas le temps, dans notre civilisation de loisirs ?

1C’est l’avis de Dom Guéranger : « Nous trouvons dans cette formule, que l’on emploie quelquefois comme bénédiction à Matines, une sorte de rime qui dénote une origine moyen âge. » Dom Guéranger, Explications des prières de la sainte messe, partie Évangile.

2À ce sujet, on lira avec intérêt Chaunes et Sylvoisal, Contre la démission des poètes, L’Âge d’homme, tout particulièrement le « Premier entretien – Le projet des Amphigouristes », p. 11.

3Abbé Lebrun, op. cité, p. 211.

4Abbé Barthe, La Messe, une forêt de symboles, Via Romana, p. 103. Sur l’effacement des péchés véniels par l’assistance à la sainte Messe, on pourra consulter le livre du père de Cochem, notamment aux pages 154-157, « §2 – De quelle manière la sainte Messe opère la rémission des péchés véniels ». Sur les effets purificateurs de la lecture de l’Évangile, il écrit ceci : « Le prêtre baise le livre en signe de respect pour la parole de Dieu et pour exprimer qu’elle nous apporte la grâce de la réconciliation. C’est la signification des paroles : « Que nos péchés soient effacés par les paroles du saint Évangile.«  » (p. 291)

5Abbé Olier, op. cité, pp. 290-291.

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