Variétés – Roger Nimier

Roger Nimier
Roger Nimier

Jusqu’ici, aucun livre de Nimier ne m’était passé dans les mains. Comme on a eu la bonté de m’offrir à Noël un florilège de ses articles, j’ai eu l’occasion de le découvrir. Je ne prise pas du tout les descriptions qu’il fait des voitures, ni ses éloges du jazz, ou du musicôle, ni les récits enflammés de matches de rugby, malgré les accents homériques qu’il croit bon de prendre : le sport est certes un substitut à la guerre, mais la mort y est l’exception ; quel dommage qu’il n’ait pas causé de corrida ou, s’il avait vécu au temps des Aztèques, de la guerre fleurie.
En revanche, ce qui est tout à fait plaisant, c’est sa manière d’orthographier les mots d’origine anglaise. Vous avez lu musicôle, voici le coquetèle (très joli mot, surtout si on prononce bien le « e » central), le souitecheurte (hideux pour le coup), mais smoking a refusé d’être converti en semoquingue (gare à celui qui se moque), de même que rugby (rugueubie ne rend pas trop mal, non?) ou cow-boys (chaosboilles ou cobois).
Comme on le voit, à en croire Nimier, la France était envahie par les godons. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de lire ceci au début d’un compte-rendu d’un match de rugueubie qui opposa l’Afrique du Sud et la France :

Il faut d’abord savoir qu’il n’y a pas de guerre entre l’Afrique du Sud et la France. Ces deux dominions de la Couronne n’ont pas de frontière commune, leur Reine est toujours en voyage.

Dans un autre article, notre auteur s’amuse à parodier Joyce pour décrire un match. Que les lecteurs de Joyce (au nombre desquels on n’est pas prêt de me compter) jugent de la ressemblance de cet extrait :

Le ravi rugbysseur heiligailier expulsum est l’enavanthisseur. Il, Athos, Catholisque était comme jadis Porthaut, et non Erre-et-tics. Méfiez-vous des connesêtresfaçons. Rome llave plus blanc. L’ovale hostie vole à travers l’host. Désovalant l’héritier d’Eire pèredit l’airequilibre. Chut. Jovial, Jove ovesque, orbitre et empireur des cieux et des boues, siffla. Mêle et remêle la pâte avec le sel de la terre, ave, semelle du telhonneur.

Il doit y avoir quelques erreurs de graphie, mais dans l’ensemble, c’est ce qui est écrit.

Laissons le sport et les élucubrations amphigouriques pour quelques réflexions politiques dont on mesurera l’actualité :

Tout le monde est bien d’accord, nous gardons la république parce qu’on la remplacera peut-être, mais on ne la renversera pas. Nous sentons que nos libertés sont embarquées sur le plus mauvais des navires, un navire échoué.

La tendresse secrète de la France pour la monarchie s’épanouit dans la popularité des jeunes princesses d’Angleterre.

Dans les deux cas, en effet, nous en sommes toujours là. À noter que ces citations sont extraites d’un article dont le titre est : Rendre la parole au peuple, cet ennemi public n°1 ; comme quoi, le problème ne date pas d’hier.

Une citation sur la réforme des programmes d’histoire, qui à l’époque voulait éviter de montrer la violence aux jeunes gens, pensant ainsi éviter de nouvelles guerres :

La réforme de M. Billères […] s’en prend au récit des batailles et des grands règnes, sous prétexte d’alléger les programmes, mais aussi d’adoucir le passé. Les souverains laisseront la place aux laboureurs. […] La chronologie sera résumée. En revanche, les professeurs traiteront dans l’année trois sujets d’ordre général – mais pacifique.

Tiens, quelle surprise ! On trafiquait déjà l’histoire.

Il faudrait citer en entier l’excellent article sur une poétesse de huit ans qu’il peint sous les traits d’une chatte, puis d’un hanneton, moquant par là plus les inventeurs du phénomène que le petit phénomène lui-même ; mais ce serait un peu long.

Enfin, pour terminer, une petite phrase que j’aime beaucoup parce qu’elle semble vraiment inepte à première vue :

Or l’amitié, comme l’explique le dictionnaire Littré, est un mot de trois syllabes qui peut prendre des sens variés.

D’ailleurs, j’ai vérifié, et ce n’est pas marqué.

Roger Nimier, Variétés. Arléa, 10 €, 274 pages

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2 réflexions sur “Variétés – Roger Nimier

  1. ours.bur

    Cher ami de la Bazoche Ayant appris que Corti était mort, puis-je suggérer à notre poète diariste d’écrire un petit poëme à ce grand écrivain? Par ailleurs j’ai pensé à vous le jour dernier: devant la cathédrale du lieu où je suis, un dépenaillé échalas d’os aux chaussures trouées, assis devant une machine à écrire proposait de composer des poèmes pour les passants. Reconversion? vale

  2. Cher ami parti deça mer, je serais heureux d’accéder à votre requête mais je vais être encore contraint de montrer l’étendue de mon ignorance : je n’ai point lu Corti. Mea culpa, mon père. Je tâcherai pourtant de me renseigner sur le bonhomme en lisant l’un ou l’autre de ses livres.
    Quant au malheureux que vous rencontrâtes, j’espère ne jamais le rejoindre dans sa glorieuse misère !

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