Paraphrase du Dies irae – Jean de La Fontaine

Premier tercet du Dies irae
Premier tercet du Dies irae

Puisque se tient aujourd’hui la manifestation appelée Jour de Colère, pour laquelle j’ai écrit quelques poèmes, je vous propose une œuvre relativement méconnue de La Fontaine, sa paraphrase en vers du Dies irae. Loin des contes licencieux qu’il écrivit dans sa jeunesse, le vieux poète médite sur ce trépas qui se rapproche. Je regrette personnellement qu’il ait abandonné le mètre court de l’original latin au profit d’un alexandrin qui perd beaucoup en force.

Dieu détruira le siècle au jour de sa fureur.
Un vaste embrasement sera l’avant-coureur,
Des suites du péché long & juste salaire.
Le feu ravagera l’Univers à son tour.
Terre & Cieux passeront, & ce temps de colère
Pour la dernière fois fera naître le jour.

Cette dernière Aurore éveillera les Morts.
L’Ange rassemblera les débris de nos corps ;
Il les ira citer au fond de leur asile.
Au bruit de la trompette en tous lieux dispersé
Toute gent accourra. David & la Sibylle.
On prévu ce grand jour, & nous l’ont annoncé.

De quel frémissement nous nous verrons saisis !
Qui se croira pour lors du nombre des choisis ?
Le registre des cœurs, une exacte balance
Paraîtront aux côtés d’un Juge rigoureux.
Les tombeaux s’ouvriront, & leur triste silence
Aura bien-tôt fait place aux cris des malheureux.

La nature & la mort pleines d’étonnement
Verront avec effroi sortir du monument
Ceux que dés son berceau le monde aura vu vivre.
Les Morts de tous les temps demeureront surpris
En lisant leurs secrets aux Annales d’un Livre,
Où même les pensers se trouveront écrits.

Tout sera révélé par ce Livre fatal :
Rien d’impuni. Le Juge assis au Tribunal
Marquera sur son front sa volonté suprême.
Qui prierai-je en ce jour d’être mon défenseur ?
Sera-ce quelque juste ? Il craindra pour lui-même,
Et cherchera l’appui de quelque intercesseur.

Roi qui fais tout trembler devant ta Majesté,
Qui sauves les Élus par ta seule bonté,
Source d’actes bénins & remplis de clémence,
Souviens-toi que pour moi tu descendis des Cieux ;
Pour moi te dépouillant de ton pouvoir immense,
Comme un simple mortel tu parus à nos yeux.

J’eus part ton passage, en perdras-tu le fruit ?
Veux-tu me condamner à l’éternelle nuit,
Moi pour qui ta bonté fit cet effort insigne ?
Tu ne t’es reposé que las de me chercher :
Tu n’as souffert la Croix que pour me rendre digne
D’un bonheur qui me puisse à toi-même attacher.

Tu pourrais aisément me perdre & te venger.
Ne le fais point, Seigneur, viens plutôt soulager
Le faix sous qui je sens que mon âme succombe.
Assure mon salut dés ce monde incertain.
Empêche malgré moi que mon cœur ne retombe,
Et ne te force enfin de retirer ta main.

Avant le jour du compte efface entier le mien.
L’illustre Pécheresse en présentant le sien,
Se fit remettre tout par son amour extrême.
Le Larron te priant fut écouté de toi :
La prière & l’amour ont un charme suprême.
Tu m’as fait espérer même grâce pour moi.

Je rougis, il est vrai, de cet espoir flatteur :
La honte de me voir infidèle & menteur,
Ainsi que mon péché se lit sur mon visage.
J’insiste toutefois, & n’aurai point cessé,
Que ta bonté mettant toute chose en usage,
N’éclate en ma faveur, & ne m’ait exaucé.

Fais qu’on me place à droite, au nombre des brebis.
Sépare-moi des boucs reprouvés & maudits.
Tu vois mon cœur contrit, & mon humble prière.
Fais-mois persévérer dans ce juste remords :
Je te laisse le soin de mon heure dernière ;
Ne m’abandonne pas quand j’irai chez les Morts.

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